Projets, finaux, visa...
June 24, 2006
Je devrais m’inquiéter pour les deux soutenances que j’ai demain. Je devrait m’inquiéter pour les 5 examens que je vais devoir passer de lundi a mercredi prochain, et ne surtout pas rater si je veux que l’école pose sa petite signature sur ma convention de stage. Je dois aussi m’occuper d’obtenir un visa, encore un obstacle de plus sur le chemin de six mois de dépaysement total en Californie.
Et pourtant, au dela de tout ca, je ne pense qu’a mon chat.
Je me souviens encore de la première fois que je l’ai vu. Bien sur, le souvenir est embué de jeunesse, mais le flou artistique n’empêche pas que j’en ai le souvenir le plus clair de toute ma petite enfance.
Mon père, qui rentre un soir de son travail dans le grand univers bizarre où il se rend en voiture. Mais il n’est pas seul. Accroché à son bras, une boule de poils, visiblement terrifiée, qui s’aggripe à mon père comme un naufragé s’aggripe à son radeau.
C’était un chat errant près du bureau où travaillait mon père. Il était maltraité et globalement chassé par tous les membres du bureau, sauf mon père. Son bureau était le refuge de cet infortuné. Après quelques mois de le nourrir et s’en occuper là-bas, un jour de mésaventure où le tigre s’électrocute à moitié en essayant de mordiller un fil électrique et se brule la queue en la passant dans la coupole d’une halogène, mon père l’a ramené à la maison.
Je ne devais pas avoir plus de trois ans à l’époque, et j’ai des centaines d’échardes de souvenirs de Taille-crayon. C’est son nom, donné en raison de ce que l’halogène avait fait à sa queue, quand on l’a récupéré.
Je me souviens de la phase d’adaptation, où il avait peur de tout et trouvais refuge dans son panier, en haut d’une étagère. Je me souviens de ses élans d’exploration, où tout était nouveau et fantastique. Je me souviens de ce chat totalement frappé, qui court comme un dératé après quelque chose que seuls les chats doivent voir.
Je me souviens de la confiance, du lien qui s’est établi, progressivement, entre lui et moi. Un matin, je me réveillerais et le retrouverais, paisiblement endormi à mes cotés. Les longs dimanches ensoleillés, allongé dans le jardin, un chat qui ronronne sur le ventre. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque, mais qu’est-ce que le bonheur était simple.
Taille-crayon se pose toujours sur les membres de ma famille face à eux, en tête à tête. Il parait que c’est une indication d’une grande sensation de sécurité — un chat qui ne se sent pas assez en sécurité est toujours assis/allongé dos à vous, à un angle qui lui permet de vous voir, vous et la pièce.
Je l’ai vu, alors que je grandissais moi aussi, passer par l’adolescence, entrer dans la force de l’age, et toujours je le vois avec mes yeux de gamin de trois ans. Une adorable boule de poils complètement dingue.
Depuis que je suis à l’UTBM, il ne va plus très bien. Je ne sais pas si c’est lié, mais à chaque fois que je suis rentré chez mes parents, et que je le voyais, je voyais une dégradation de sa santé. D’abord lente, une simple perte de vitalité. Puis une série de rappels de vaccins chez le vétérinaire est mal passée (allez savoir, j’ai appris ca deux semaines plus tard), et il est devenu sourd, et commençait à avoir du mal à manoeuvrer les pattes arrières.
Encore plus récemment, il fond à vue d’oeil. Il se traine difficilement entre manger et dormir, et fait vraiment peine à voir.
Et pourtant, je le vois toujours avec mes yeux d’enfants de trois ans. Ce n’est pas un chat qui a eu des problèmes de santé, et qui est sur le déclin. C’est mon chat, c’est la boule de poils complètement dingue qui m’accompagne depuis aussi longtemps que je me souvienne. Ce n’est pas mon chat parce que je le possède. C’est mon chat parce qu’il m’a adopté, pas le contraire.
Mon frère n’a pas ce rapport avec Taille-crayon. Il est plus jeune que moi de 7 ans, et adore ce chat comme on ne peut qu’adorer un chat (je ne parle pas aux gens qui n’aiment pas les chats). Mais c’est mon chat, celui qui est rentré un soir avec Papa, terrifié et blessé. C’est le chat que j’ai aidé à sauver de la rue. Mes parents lui ont offert une maison, une sélection de lits et de divers sièges où s’affaler, et un approvisionnement en nourriture. Je lui ai offert un compagnon de jeu, quelqu’un qui avait le temps de s’étaler par terre et de le caresser des heures durant, ou de le rendre dingue avec un millier de choses.
Mon frère est arrivé après ça. Pour lui, c’est le chat de la famille. Pour moi, c’est un membre de la famille.
Il y a quelques jours, son état à encore empiré. C’est toujours une dégradation graduelle de sa santé, mais il en arrive au point de ne plus avoir sa dignité pour lui. Mes parents parlent à voix gênée d’un rendez-vous chez le vétérinaire, et pas pour un rappel de vaccin. Ils savent qu’ils font mieux de ne pas en parler quand je suis là, parce que je ne supporte pas qu’ils en parlent. Ca me révulse comme si on proposait d’euthanasier mes grands-parents parce qu’ils n’ont plus 20 ans.
La moitié de ceux qui liront ce blog penseront que je suis dingue, et que j’accorde beaucoup trop d’importance à un animal. L’autre moitié aura peut-être vécu quelque chose de similaire, ou auront lu entre mes lignes, et ont eu l’apercu de moi, et mon chat.
Je sais bien qu’il mourra un jour. Il n’est plus le félin qu’il était autrefois, et il a eu une vie longue et plutôt bien remplie. Alors, la raison dirait qu’il vaut mieux lui donner la chance de s’éteindre dignement, et de lui épargner la souffrance qui viendra quand son corps se mettra vraiment à le lacher pour de bon. La raison dit qu’au fond, ce n’est qu’un animal, comme il y en a tant d’autres.
Je vois encore Taille-crayon par les yeux d’un gosse de trois ans. Allez expliquer tout ça à un gosse de trois ans. Expliquez lui ce que dit la Raison, le bon sens, l’homme au coin de la rue. Le gosse de trois ans en moi ne comprend pas. Ce n’est pas un chat, ce n’est pas un animal. C’est Taille-crayon.
Lorsqu’il ne sera plus là, c’est une partie de moi qui mourra. Le gosse de trois ans s’en ira avec lui, emportant avec lui le bonheur simple d’être en companie de son chat. Et le gosse de trois ans ne comprend pas, ne comprend pas pourquoi ça doit s’arrêter là.
Il est encore là. Mais pour combien de temps encore… Mes parents, de concert avec mon frère, ont déjà prévu le remplacement. Deux chatons, qui arriveront début juillet. Ils m’ont fait la courtoisie de ne pas m’en parler jusqu’a ce que ce soit une affaire conclue. Sans doute parce qu’ils savaient que je refuserais absolument. La raison essaye de s’expliquer, mais tout s’efface devant la honte de trahir ce compagnon qui vit avec nous depuis que j’ai trois ans. Cette impression que ma famille lui dit “regarde, voilà la relève, tu es déjà mort”. L’impression qu’on enlève sa boule de poils au gosse de trois ans.
Deux soutenances; cinq examens; six UVs; un visa; six mois de stage. Tant de choses à faire, et pourtant je n’arrive pas à m’en soucier. Je n’arrête pas de penser à Taille-crayon, et d’essayer d’expliquer à mon gosse de trois ans pourquoi tout va bientot s’arrêter.